Entretiens
OPINION
« Accorder géolocalisation et liberté de mouvement »
Edition du 17/05/2006 - par
Maryse Gros
Guillaume Beauregard est directeur commercial et marketing de GeoConcept , éditeur français de SIG (systèmes d'information géographique).
La CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) a récemment adopté une recommandation sur le recours à la géolocalisation pour des véhicules utilisés par des salariés (Echos des séances du 27/04/2006 ). Elle souligne le caractère intrusif de ces équipements.
SolutionsPME: Vous avez réagi à cette recommandation qui met en garde contre les dérives pouvant résulter de la géolocalisation de véhicules professionnels.
Guillaume Beauregard : La CNIL a raison de se préoccuper du suivi trop individualisé qu'une entreprise pourrait faire des données de géolocalisation recueillies sur ses salariés itinérants. Nous considérons toutefois qu'il n'est pas possible d'aborder le suivi des véhicules (ou tracking) sous le seul angle de la surveillance des collaborateurs. Ce serait corrompre le débat.
Le véritable problème des entreprises, ce n'est pas de contrôler où se trouvent leurs équipes, mais de réduire le coût de leurs forces mobiles en optimisant leurs déplacements à l'aide, par exemple, de solutions de planification.
La mobilité se développe considérablement. Or, elle coûte extrêmement cher en temps perdu dans les véhicules et en frais de déplacement. Les forces mobiles sont généralement segmentées en trois groupes : les techniciens, les commerciaux et les cadres itinérants. Ce sont autant de collaborateurs équipés de véhicules (de livraison, de service, de fonction) et de matériels portables (ordinateurs, téléphones, lecteurs de codes à barres, etc.).
Les commerciaux et les techniciens passent en moyenne 50 % de leur temps dans leur voiture. On voit bien que les enjeux de l'optimisation ne sont pas minces. Lorsqu'on parvient, en organisant mieux les tournées, à réduire de 30 à 35 % le temps perdu dans les déplacements, ce sont des centaines de milliers d'euros que l'on peut parvenir à économiser. C'est le vrai service que le tracking peut rendre aux entreprises.
La CNIL préconise que l'entreprise informe ses salariés si elle prévoit d'installer un système de géolocalisation.
G.B. : Il est indispensable d'avertir le salarié qui doit donner son accord sur le suivi de ses déplacements. Les freins sociaux sont très importants si la démarche est mal présentée. Une deuxième mesure peut contribuer à rassurer les collaborateurs. Elle consiste à s'engager à ne pas historiser de manière individualisée les informations de géolocalisation recueillies. Il faut faire en sorte que l'on ne puisse pas, une semaine plus tard, consulter les fichiers pour vérifier que, tel jour à telle heure, monsieur Durand était à tel endroit. Les données devront être conservées de manière anonyme.
Comment peut-on tirer parti des données de géolocalisation ?
G.B. : Il faut lier ces informations brutes à des solutions d'optimisation qui permettent d'affecter en temps réel les ressources en fonction des impératifs. Prenons l'exemple d'une intervention de dépannage à effectuer rapidement, sur un ascenceur, par exemple. Plutôt que de faire partir un technicien du dépôt, on vérifiera s'il ne se trouve pas, dans la zone d'intervention, un autre technicien susceptible de se déplacer dans des délais plus courts, quitte à interrompre des interventions de maintenance moins urgentes pour les reprendre plus tard.
Le tracking sert aussi à repérer des anomalies. On peut s'apercevoir que l'on a perturbé la tournée d'un technicien alors que l'on aurait pu envoyer une autre personne qui était plus proche du site à visiter.
Cela peut aussi servir au confort du personnel. Par exemple, quand vous organisez les tournées, vous pouvez vous arranger pour que, systématiquement, le dernier rendez-vous de la journée soit proche du domicile de votre salarié.
Cela sert aussi, et il faut le dire, à la sécurité : où sont mes équipes ? Cela fait longtemps que l'on n'a pas vu tel véhicule, ce n'est pas normal, par où est-il passé ? Il y a des applications pour lesquelles le tracking est le bienvenu. Dans le cas des convoyages de fond, notamment. Les équipements de GPS renvoient simplement, en dialoguant avec les satellites, les coordonnées géographiques de l'endroit où ils se trouvent. Mais on peut leur associer des boîtiers qui communiquent, par connexion GPRS, différentes informations sur le véhicule (arrêts, vitesse, circuits routiers...). Il est possible, par exemple, d'être instantanément prévenu si le camion s'arrête trop longtemps à un feu rouge, s'il dévie du parcours initial prévu ou s'il sort de la zone de sécurité.
Est-il indispensable d'obtenir des informations en temps réel pour optimiser les tournées ?
G.B.: Non, bien sûr. Vous n'en avez pas besoin pour connaître le nombre de clients que vous avez visités ou que vous avez livrés, ni pour calculer ce que cela vous a coûté en kilomètres. On peut aussi simuler les tournées. Lorsque la planification est bien faite, on peut savoir sans se tromper de beaucoup à quel endroit du parcours se trouve le véhicule. On pourra alors contacter le conducteur pour lui demander de faire un détour chez un client qui vient d'appeler. Evidemment, si j'utilise le tracking, je saurai avec exactitude où se trouve la personne.
Néanmoins, le retour sur investissement est vraiment lié aux outils d'optimisation et pas à la seule géolocalisation. Bien sûr, le suivi des véhicules plaît beaucoup aux entreprises qui se disent : « Je vais enfin savoir où sont mes chauffeurs, savoir comment cela se passe sur le terrain ». Mais, très vite, elles constatent qu'elles n'optimisent rien si elles en restent là et, de surcroît, cela leur pose des problèmes sociaux parce que leur personnel est mécontent d'être suivi.
C'est d'ailleurs une grande ambiguïté alimentée par les opérateurs de tracking. Ils servent à tout va le mot « optimisation ». Or, celle-ci n'est pas apportée par l'utilisation du GPS. Le tracking en lui-même n'est qu'une information. Ce sont des logiciels qui, derrière, fournissent les algorithmes permettant d'effectuer les calculs et d'optimiser.
Pensez-vous que les applications de géolocalisation vont se développer malgré les mises en garde de la CNIL ?
G.B. : L'utilisation des GPS va de toutes façons se démocratiser. Demain, les téléphones mobiles en seront équipés. Il y aura des applications de grande consommation. Des chaînes de magasins pourront, par exemple, avertir les clients qui l'auront demandé qu'ils passent à proximité d'un point de vente où a lieu une promotion.
Je pense vraiment que toutes ces technologies de l'itinérance, de la mobilité, de la maîtrise de la localisation vont se développer de plus en plus. Tout le monde va pouvoir se géolocaliser pour récupérer des informations en retour, par exemple pour être renseigné sur le trafic.
Dans les entreprises, la recherche de productivité amène à installer des centres d'appels pour prendre les rendez-vous des commerciaux. A chaque rendez-vous, l'application installée peut proposer le créneau le plus pertinent par rapport aux tournées qui commencent à s'organiser sur les jours suivants. Cela permet de donner une réponse rapide au client et de fiabiliser le respect des rendez-vous qui auront été organisés au mieux. Il y aura davantage de rendez-vous dans une même journée, mais, paradoxalement, ils seront mieux honorés.

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