Lemondeinformatique.fr : Vous évoluez dans l'univers du développement depuis plus de vingt ans maintenant. Pourriez-vous revenir sur les transformations insufflées par Internet au cours des dernières années ?
Laurent Ribardière : Une mutation importante s'est effectuée avec l'arrivée du développement collaboratif et des applications intranet ou extranet exploitant des interfaces Web. Les utilisateurs étaient intéressés par une interface qui ne soit plus dépendante du mode client/serveur traditionnel, mais ils réclamaient une ergonomie plus avancée que ce que permettait HTML. Cela a conduit à faire évoluer à la fois la norme HTML et d'autres outils. La percée de Flex, d'Adobe, en est un bon exemple.
Un exemple qui illustre la montée en puissance du client riche ?
L.R. : Oui. Nous n'avons jamais vraiment cru au développement d'applications client/serveur -au-delà du modèle client/serveur traditionnel- reposant sur une interface trop limitée. Parce que l'utilisateur finit progressivement par imposer ses choix, d'une façon ou d'une autre. Nous l'avons vu par le passé.
Pour un directeur informatique, la solution idéale c'était évidemment d'avoir une interface unifiée, facile à déployer comme le navigateur Web. Cela ne l'était pas pour l'utilisateur. Petit à petit, on s'est donc retrouvé avec des outils et des développements de plus en plus sophistiqués pour contourner ces limitations, que ce soit avec des services Web, un client Flex ou à travers Ajax. En début d'année, nous avons sorti un ensemble d'outils qui permet, avec un framework Ajax, de concevoir des applications Web offrant un contenu dynamique. C'est vraiment dans ce sens-là que nous voyons l'évolution du monde des développeurs.
Quelles technologies suivez-vous ?
L.R. : Il y en a beaucoup et il n'est pas toujours facile de suivre l'ensemble. D'un côté, Microsoft essaie d'imposer sa vision avec Silverlight (NDLR : concurrent du lecteur Flash d'Adobe permettant de créer des contenus Web graphiques et interactifs). D'un autre côté, on se retrouve avec une dizaine de framework Ajax et d'implémentations différentes. Il y a également Adobe Flex.
Tout cela va dans le sens des applications Internet riches. Mais trouver la bonne technologie n'est pas simple. Nous essayons donc de cacher un peu cette complexité technologique à nos développeurs. Notre proposition de valeur a toujours été l'intégration. Le développeur qui choisit 4D n'a pas à entrer dans chacun des frameworks Ajax ou à comprendre l'ensemble de ce qu'il faut mettre en place du côté Flex Data Services pour accéder à une base de données. Nous essayons de proposer directement tous les outils intégrés pour le faire. Par la suite, le développeur peut passer assez aisément d'un modèle à l'autre.
Il y a vingt ans, vous expliquiez déjà comment le développeur d'applications Macintosh devait s'attacher à cacher la complexité à l'utilisateur.
L.R. : C'est vrai que ça a toujours fait partie de mon credo. Rendre les actions habituelles les plus accessibles. J'ai essayé de le faire dans les bases de données, mais j'aurais pu le faire dans d'autres domaines. Même avec un produit comme MySQL, on est obligé de configurer un nombre de paramètres assez important pour commencer à l'utiliser de façon raisonnable. J'ai essayé de faire en sorte qu'il n'y ait pas tout cela. En fait, c'est la philosophie du Macintosh adapté à d'autres mondes : tout est très simple pour l'utilisateur, en revanche, le développeur doit en faire beaucoup pour lui cacher la complexité. De la même façon, dans notre produit, nous cherchons à cacher une partie de la complexité d'un framework Ajax, par exemple, ou bien d'un développement avec les Flex Data Services qui sont extrêmement complexes et très puissants.
A propos du Macintosh, 4D a-t-il réussi à se débarrasser de son image de produit « Mac », plusieurs années après être devenu multiplateforme -Windows, Macintosh, Web ?
L.R. : Je ne sais pas si nous cherchons complètement à nous débarrasser de notre image de « produit Mac ». Il est vrai que le plus gros de nos ventes et que notre marché le plus important sont maintenant sous Windows. Mais comme nous proposons une offre 100% cross plateforme, nous avons encore énormément de développeurs qui utilisent un Macintosh pour concevoir leurs applications parce qu'ils en préfèrent l'ergonomie. Ils déploient ensuite l'application dans l'environnement demandé par leurs clients, Windows, le plus souvent. Nous ne cherchons donc pas à nous débarrasser du Macintosh, même si, il est vrai, nous préférerions acquérir, en plus, des lettres de noblesse dans l'univers Windows puisque cela fait maintenant dix ans que nous y évoluons.
Comment percevez-vous l'Open Source ?
L.R. : Nous ne participons pas, pour l'instant, à un quelconque projet Open Source. Rien ne nous empêche de le faire un jour, mais il s'agit tout de même d'une démarche nécessitant un changement assez radical, et pas seulement de la politique commerciale. D'un point de vue purement technique, à partir du moment où un projet est mis en Open Source, il peut être retouché par un grand nombre de personnes et il faut être capable de contrôler ces modifications. Des outils permettent de le faire, mais c'est tout de même loin d'être simple. Ils ne vont pas analyser le code pour nous. Nous ne l'envisageons donc pas dans un futur proche.
Luc Hollande, directeur général de 4D : Sur le plan commercial, nous venons d'introduire dans la tarification, pour le développement Web, des modalités permettant d'utiliser sous licence Open Source MIT les applications développées avec 4D. Donc, à tarif réduit. Ainsi, d'une part, les développeurs qui souhaitent collaborer et donner le code source de leurs applications peuvent le faire et, d'autre part, les utilisateurs de ces applications bénéficient d'un tarif réduit sur les licences 4D, dans un rapport de 1 à 5.
C'est la tarification associée à notre nouvelle version SQL. Nous voulons nous positionner comme un acteur majeur qui déploie des applications Web et notre politique commerciale tient compte de la concurrence Open Source.
Les applications hébergées fournies à la demande se multiplient. Avez-vous des projets dans ce domaine ?
L.R. : Oui, mais à un peu plus long terme. La nouvelle version de 4D va dans ce sens. Nous avons tout fait pour réduire l'empreinte mémoire et le nombre de processeurs requis afin qu'une application serveur développée avec 4D puisse être capable de faire tourner un grand nombre d'applications sur une machine. L'objectif à atteindre, en mode SaaS (NDLR : software as a service, logiciel fourni comme un service), c'est qu'une application ne recevant aucune requête -parce que personne ne l'utilise- ne requière pratiquement aucune puissance processeur.
Il existe déjà des applications 4D proposées en ligne ; Power School, par exemple, qui est utilisée aux Etats-Unis dans le monde de l'éducation. Cette solution permet, à partir d'une connexion Internet, d'élaborer les emplois du temps, de gérer les salles de classe et les carnets des élèves et de donner accès aux parents pour consulter les notes.
L'éditeur 4D peut-il lui-même proposer l'accès à ses outils en mode SaaS ?
L.R. : Nous n'avons pas prévu de le faire dans un futur proche. Mais ce n'est pas forcément inenvisageable.
Quel est le poids de la communauté des développeurs 4D aujourd'hui ?
L.H. : 4 000 entreprises exploitent nos logiciels. Ensuite, quelques dizaines de milliers de développeurs indépendants ont recours à nos produits. C'est difficile à appréhender en raison de notre modèle indirect de commercialisation.
Qui sont vos principaux concurrents ?
L.H. : Ils sont nombreux. Ce sont plutôt des éditeurs de bases de données comme MySQL ou d'environnements comme Microsoft .Net. Alors qu'un produit comme Adobe Flex est plutôt complémentaire.
Et le Français PC Soft qui édite WinDev, très utilisé dans les entreprises ?
L.H. : C'est aussi un concurrent. Mais il y a deux différences majeures entre nous. PC Soft est essentiellement centré sur la France alors que nous y réalisons moins de 30 % de notre chiffre d'affaires (*). Ensuite, cet éditeur a un modèle axé sur le développement alors que nous sommes très impliqués dans le déploiement d'applications avec notre solution serveur. Notre revenu provient à 90 % du déploiement contre 10 % seulement réalisé avec les licences de développement. C'est trompeur bien sûr, parce que le déploiement vient du développement. Mais un développeur peut acheter une seule licence de développement et déployer ensuite sur des milliers de serveurs. Dans le cas d'une application comme Power School, par exemple, 5 000 serveurs sont équipés. Les déploiements se font quelquefois à très grande échelle, avec un grand nombre d'utilisateurs et d'énormes volumes de données.
Quelles sont les principales nouveautés de votre dernière version, 4D v11 SQL, livrée il y a quelques semaines ?
L.R. : Le nom du produit révèle la première nouveauté. Notre base de données propriétaire est devenue une base SQL. Auparavant, 4D supportait le langage SQL à travers une couche qui transformait les requêtes SQL propriétaires, ce qui induisait un coût important. Le moteur a été entièrement réécrit pour être 64 bits et supporter de très gros volumes de données. La journalisation du moteur apporte un niveau de sécurité supérieur sur les données et l'interpréteur de requêtes SQL est intégré au moteur. Les temps de réponse n'ont plus rien à voir.
Vos applications étaient plutôt déployées en PME et dans les départements des grandes entreprises. Visez-vous plus haut avec cette version ?
L.R. : Notre objectif est clairement de nous déployer dans des organisations ayant une taille plus importante, parce que nous nous conformons au standard et que nous avons fait un bond en avant dans nos capacités de montée en charge. C'est un effort de plusieurs années de réécriture du code du noyau de 4D.
Est-ce toujours vous qui pilotez les développements ?
L.R. : Oui, c'est toujours ma passion.
(*) En dehors de la France, la filiale américaine de 4D génère 30 % de son chiffre d'affaires et le reste des ventes se répartit entre l'Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon, la Suède (patrie de MySQL) et l'Australie.
